SANTINI SUR SON ÃŽLE
Par Cédric ROUQUETTE

En deux ans, Jacques Santini n'était jamais apparu aussi souriant, détendu et disponible qu'au cours de ces deux dernières semaines. La proximité de l'Euro entourait cet homme, si difficile d'approche, d'une sorte d'état de grâce. Pas un jour sans qu'il reçoive un hommage appuyé de ses joueurs sur leur bel état de forme. Pas une conférence de presse sans un sourire satisfait en référence au «jardin secret» du groupe. Le sien propre était si garni et si bien protégé que l'annonce faite jeudi en fin d'après-midi a secoué de façon fracassante une préparation jusqu'ici bien lisse. Jacques Santini a finalisé, à dix jours de France - Angleterre, un contrat de trois ans avec Tottenham, dont il sera l'entraîneur après l'Euro. Il a officialisé la nouvelle dans un communiqué dont tous les mots ont été manifestement pesés au caractère près, et en prévenant directement les premiers concernés : le président de la FFF, ses adjoints, Aimé Jacquet, les joueurs et son premier soutien Michel Platini.
Cette décision n'allait pas de soi, et le sélectionneur ne fait pas comme si. En faisant lui-même référence à «son plaisir et son intérêt» pour un éventuel «nouveau bail avec les Bleus», il regrette à haute voix que son bilan provisoire à la tête de l'équipe de France n'ait pas reçu la considération qu'il pensait mériter. Il fait circuler l'idée depuis deux mois. A Rotterdam, avant Pays-Bas - France (0-0), il avait lancé un premier appel du pied pour une prolongation de contrat. Le 27 avril, il en rajoutait une couche dans la presse anglaise : «Si Tottenham me contacte et veut parler avec moi, alors je les écouterai. J'ai toujours pensé qu'un jour, je pourrais aller entraîner à l'étranger». Cela n'a pas suffi à convaincre le président de la FFF, trop marqué par la gestion dramatique du cas Lemerre en 2002. Prolongé jusqu'en 2004, le patron des champions d'Europe 2000 avait refusé de démissionner malgré l'échec de la Coupe du monde, contraignant l'instance fédérale à lui verser une substantielle prime de licenciement, supérieure à 500 000 euros.
Claude Simonet pensait en avoir fait assez auprès de Santini en s'engageant publiquement à le prolonger jusqu'en 2006. Il pensait laisser passer le premier tour de l'Euro pour tendre un papier et son plus beau stylo, et l'affaire aurait été bouclée à quelques jours du 30 juin, date de la fin du contrat du sélectionneur. "L'Equipe" révèle vendredi que le patron des Bleus avait refusé de longue date un tel scénario. «Il n'y a aucun contrat moral entre nous», a-t-il assuré en privé. Susceptible, droit dans ses bottes, et courtisé pour l'efficacité de son travail ces trois dernières années (deux trophées avec Lyon entre 2001 et 2002), Santini a choisi de signer le plus gros contrat de sa carrière à l'étranger, plutôt qu'attendre une décision venue d'ailleurs pour 2006, où il aurait pu être le cinquième entraîneur français à s'embarquer pour une Coupe du monde. C'est un choix, le sien, dans une affaire compliquée où plusieurs logiques contraires se combinent. La logique sportive, qui aurait pu le conduire à n'accorder qu'un regard poli vers l'offre du quatorzième du Championnat anglais. Et la logique financière, qu'il voile pudiquement sous l'expression «loi du professionnalisme».
«Triste» et embarrassé par la nouvelle, c'est sous cet angle que Claude Simonet a choisi de placer l'événement. «Il a peut-être jugé que son contrat, dont je ne veux pas évoquer le montant, était insuffisant par rapport à d'autres propositions. Mais je me dois de respecter les moyens fédéraux», a déclaré le président de la FFF, renforcé par le président de la Ligue Frédéric Thiriez et ses appels à la «concurrence loyale». Selon "L'Equipe", Santini percevra 140 000 euros mensuels en Angleterre, soit environ trois fois plus qu'avenue d'Iéna. Pourtant une troisième logique, la plus décisive peut-être, a aussi présidé les événements : celle d'une certaine idée de la morale et l'honneur défendue par les deux hommes. Sur ce sujet, Simonet tente de reprendre la main avec une mise au point rarissime dans un milieu si consensuel : «M. Santini avait sans doute oublié les termes de l'article 7 de son contrat, qui fixait les conditions d'un renouvellement jusqu'en 2006 en cas de bon parcours à l'Euro.» Comme un défi lancé à l'extrême rigueur dans le travail et les relations si chère au sélectionneur.
«Santini, l'anti-Lemerre» titrait "L'Equipe" jeudi, sur un autre sujet mais avec une étonnante prémonition. Car l'actuel sélectionneur, qui quitte un «groupe est sain, attachant, talentueux et ambitieux» selon ses propres termes, abandonne avec eux un poste très convoité, dans un contexte favorable, là où son prédécesseur se dégageait de toute responsabilité après un échec historique. Homme de principe, Santini pensait mériter les égards dus à ses résultats (19 victoires, 3 nuls, 1 défaite amicale), et pas un procès d'intention sur ses possibilités de manipuler la Fédération en cas d'Euro manqué. Claude Simonet, qui peine déjà à organiser sa succession après dix ans de pouvoir, se voit chargé de nommer un nouveau sélectionneur la dernière année de son mandat. Ce n'était pas prévu. Jacques Santini, de son côté, court le risque d'être accusé, au premier grain de sable, d'avoir cassé un magnifique jouet. Mais la vindicte populaire - qu'il devra sans doute affronter dimanche au Stade de France - n'a jamais été son problème.














 L'actualité des Bleus




