« ON A MONTRÉ LA VOIE »
Par Bruno RODRIGUES

Une victoire libératrice contre le Danemark
«L'équipe de France était attendue, parce qu'elle venait de faire une bonne Coupe du monde en Espagne, et qu'elle évoluait en plus à domicile. Il y avait une génération qui commençait à grandir, à devenir une des meilleures sélections d'Europe. On avait donc une pression supplémentaire. Et le format de la compétition était différent à l'époque, avec deux poules de quatre équipes, les demi-finales et la finale. On était donc quasiment dans l'obligation de gagner le premier match, pour bien entrer dans le tournoi. C'est ce qui explique ce premier match difficile contre le Danemark (1-0, but de Platini à la 78e). C'était dur, mais cette victoire a servi à nous libérer. Ensuite, ça s'est bien enchaîné contre la Belgique (5-0). Michel Platini (auteur d'un triplé) était sur un nuage, il a rendu les choses beaucoup plus faciles. Même si on était qualifiés après ce match, on n'a pas calculé, on a joué contre la Yougoslavie (3-2) pour gagner. Tu es chez toi, porté par un public, tu joues forcément le jeu.
La demi-finale contre le Portugal, à Marseille (3-2 a. p.), reste pour moi un match exceptionnel, dans une ambiance exceptionnelle. Le scénario est complètement fou, avec des retournements de situation incroyables. Les Portugais égalisent à un quart d'heure du coup de sifflet final et prennent l'avantage dans la prolongation. Mais on égalise et on finit par gagner. C'est le public qui nous fait marquer les deuxième et troisième buts. Il nous a poussés, transcendés pour aller chercher la victoire et éviter de revivre 1982 (défaite aux tirs au but en demi-finale de la Coupe du monde contre l'Allemagne). A 2-2, le souvenir était dans toutes nos têtes. Mais on a réussi à l'emporter. C'était du délire dans le stade et, à partir de ce moment-là , on s'est dit que plus rien ne pouvait nous arriver, que personne ne pouvait nous arrêter. On venait de réaliser l'exploit d'aller en finale, pour la première fois dans le sport collectif français. L'ambiance de cette finale était différente, moins folle, plus concentrée. Le match était serré, Michel Platini était pris en individuel et on avait du mal à se libérer face à cette équipe d'Espagne rigoureuse. La demi-finale nous avait pris beaucoup de jus, et on manquait de fraîcheur, on était moins bien. On a finalement trouvé la solution sur coup de pied arrêté, sur une erreur d'Arconada. Par rapport au tournoi qu'on avait réalisé, on méritait plus la victoire que l'Espagne. Mais on a souffert, la fin de match a été indécise, on a reculé jusqu'au deuxième but de Bruno Bellone, dans le temps additionnel. A ce moment-là , on a su qu'on entrait dans l'histoire, malgré un manque d'effervescence.
Un groupe sain et uni
Il n'y avait à cette époque là pas encore de vraie culture du football en France, il n'était pas présent dans tous les foyers comme aujourd'hui. L'Italie ou l'Espagne avaient déjà ça, elles. Une victoire de l'un ou de l'autre aurait mis le feu au pays, il y avait là -bas une culture de cent ans autour du ballon rond. Nous, on découvrait. Mais ce succès a montré la voie à suivre en France, même dans les autres sports. Elle a montré que la France savait gagner, elle a amené de la confiance, créé une dynamique. L'essentiel n'était plus de participer, mais de gagner. Et le football en est sorti grandi, il a pris une toute autre dimension. Les raisons de ce succès final sont multiples. Déjà , Michel Platini était en train de prendre une autre dimension, celle des très grands joueurs. Il était un vrai leader, il tirait l'équipe vers le haut par son comportement sur et hors du terrain. Mais on avait aussi un bon groupe, sain, uni, avec du talent, de l'expérience. L'ambiance était excellente, on était heureux de se retrouver, d'être ensemble. Ce groupe était en parfaite osmose. On avait des liens très forts, et ça se ressentait sur le terrain. Je me souviens de la finale, où Battiston avait demandé l'entrée en jeu d'Amoros pour qu'il participe à la fête après son coup de tête malheureux contre le Danemark. Aujourd'hui, ce genre de choses n'existe plus».














 La Rétro de l'Euro 1984




