«IL FAUT TOUT IMAGINER»
Par Sophie DORGAN
La préparation : «Tous les plombs dans l'optique des Jeux»
Ses cinquièmes Jeux Olympiques ont débuté en avril lors d'une Coupe du monde disputée à Pékin. Et le programme de Franck Dumoulin a été chargé : «Prendre des photos, faire des vidéos pour ensuite les voir à la maison, vivre l'instant de la compétition, essayer de trouver tous les éléments qu'on pourrait rencontrer le jour des Jeux, travailler sur l'imagination, avec les tribunes et 50.000 personnes derrière, visualiser les banderoles avec les anneaux olympiques un peu partout, essayer de trouver une certaine ambiance, bien vivre cette compétition, faire une très bonne analyse. De retour en France, je travaille sur l'imagination, la visualisation, l'imagerie pendant trois ou quatre mois. Tous les plombs et les balles que je vais tirer seront dans l'optique des Jeux. Plus je vais me rapprocher des Jeux, plus je vais essayer de trouver des éléments, photo, vidéo, sur Internet il y a déjà des photos, je scrute la télé dès qu'on parle de Pékin, je suis là pour me familiariser avec le milieu.»
Tout anticiper
«Le travail à la maison me permettra de tout anticiper. Il faut tout imaginer. Par exemple, Nicolas Berthelot lors d'un Championnat d'Europe en 1986 m'a raconté qu'il avait imaginé vivre un mini-tremblement de terre. Sur le site, c'était prévisible et il y a eu un mini tremblement de terre de vingt secondes, tous les autres tireurs ont été déstabilisés, lui l'avait prévu, il a pu continuer son match et gagner. Lors d'une compétition, j'ai vu en arrivant qu'il y avait une voie ferrée juste à côté, je me suis donc imaginé entendre passer un train. Pendant le week-end, il n'y avait pas de train parce que c'était une ligne industrielle, mais la compétition était la semaine. Les trains sont passés et j'ai pu bien gérer la compétition.»
«Avant le match, tout est un peu diffus»
«Il existe un stand de tir spécifique aux Jeux. Dans un stand de tir olympique, il y a des caractéristiques bien claires en termes de matériel au niveau des cibleries électroniques, de l'implantation du stand, de la configuration, il y a d'énormes choses communes. Ce qui va changer, cela va être la couleur des murs, au niveau des tribunes, de l'insonorisation, de la lumière, mais c'est relativement clair sur tous les stands. Il y a quand même des normes qui sont bien respectées, c'est assez commun à tous les stands olympiques. Avant le match, tout est un peu diffus. Chacun s'échauffe un peu à droite à gauche. On n'a pas forcément d'interaction, je suis surtout avec mon coéquipier, mon entraîneur et une ou deux personnes.»
«Dès le premier plomb, le rituel est mis en place»
«Pour moi, le premier plomb n'est pas un premier plomb de match. C'est le premier plomb d'essai, le premier plomb que je tire. Dès les essais, je suis à 100%, je suis vraiment impliqué dans mon geste. Dès le premier plomb, le rituel doit être mis en place et ça doit payer. Après, il y a juste un petit réglage à faire parce qu'il y a par exemple une meilleure perception aujourd'hui qu'hier. C'est normal, on règle l'arme. Au bout de deux ou trois plombs, c'est fait. Puis on rentre dans le timing et le rythme du tir. Quand on doute, quand on commence mal le match, quand on a une mauvaise passe, on est peut-être sujet à entendre les "conneries" ou à regarder son voisin. Pendant cette préparation pour les Jeux, dans chaque compétition, j'essaie de me mettre en difficulté pour me tester et voir comment je réagis. Je vais créer des conditions particulières et difficiles pour être prêt.»
Pas d'interaction sur le pas de tir
«Pendant le match, on est 60 maximum à être alignés l'un à côté de l'autre. Il n'y a aucune interaction. A part si on tombe sur un athlète qui bouge beaucoup, qui râle, qui ne se maîtrise pas trop, mais maintenant on les connaît et on a l'habitude. Il y en a un, je sais que c'est à moi de m'adapter et de faire avec. Certains athlètes sont assez bruyants, mais il y a une certaine forme de respect entre nous, on se connaît, on se respecte, on fait attention à nos gestes. Je trouve que c'est un minimum de respect au pas de tir. A l'issue du match, les huit premiers sont pris pour tirer pour la finale. En finale à Sydney, le Chinois avait joué avec l'intox, il montait très vite en cible, tirait relativement tôt et ensuite, il me regardait comme pour dire : "j'ai tiré, maintenant à toi, j'ai peut-être fait une petite erreur mais toi tu vas faire pire". J'ai très vite cerné le personnage, je ne me suis pas enflammé, j'ai vraiment essayé de garder la maîtrise de ce que je faisais. En revanche, je lui ai rendu la monnaie de sa pièce à la dernière balle. Je me suis dit : "Pas de problème tu as tiré, c'est bien, tu as choisi cela techniquement, moi j'ai choisi autre chose". Plus cela allait, plus j'avais confiance en ce que je faisais. Sur la dernière balle, j'ai tout misé, il avait reposé son arme, et j'ai fait comme qui se penchait un peu pour me regarder. Je ne sais pas si cela l'a perturbé...»
«Comme après un combat de boxe»
«Dans ma jeune carrière, je partais du principe qu'il fallait être concentré de la première à la dernière minute du match, en moyenne 1h45' à 2 heures. Mais je ne sais pas le faire. En revanche, je peux être concentré au moment précis, au moment où je vais réellement tirer. Entre deux balles ou deux plombs, mon esprit s'évade un petit peu, j'analyse ce que je suis en train de faire, je gère l'événement, mais je ne suis pas concentré techniquement sur ce que je dois faire. Quand on finit le match, c'est la baisse de tension, la baisse de la température du corps, on est à la limite comme après un combat de boxe, comme K.-O., on tombe et on ne bouge plus.»














 Sa fiche





