
«Fêlure», «cassure»... le malaise de Laure Manaudou est profond. Jeudi, la championne annonce «un long break». Vendredi, son entraîneur Lionel Horter confirme le besoin de sa nageuse de prendre «le temps de la réflexion» pour connaître ses désirs profonds sur la suite de sa carrière et son envie de nager. Ce matin, dans la ligne d'eau n°2 du Water Cube de Pékin, Laure Manaudou a peut-être nagé sa dernière course. Ces Jeux Olympiques ont révélé le doute de la Française qui a laissé sa combinaison d'icône de la natation française aux Championnats du monde de Melbourne pour revêtir celui d'une jeune femme dont les envies évoluent logiquement avec l'âge. «Ici, elle a exprimé cette cassure qu'elle a depuis longtemps. La grande championne qu'elle a été, le tempérament de battante et de compétitrice qu'elle avait, se sont un peu perdus, a expliqué l'entraîneur mulhousien. Sa motivation intime est différente. C'est la vie. Consciemment ou inconsciemment, tout ce qui s'est passé depuis un an et demi, c'est un ras-le-bol de sa vie de nageuse, de dix ans de natation, de ce qu'elle vivait à ce moment-là .» Un break de plusieurs mois lui permettra de trouver des réponses à des questions, trop longtemps enfouies sous le poids de la pression.
«Lionel Horter, quel est votre sentiment après le 200 m dos ?
C'était difficile en deux ou trois jours de combler la fêlure qu'on sent en elle depuis qu'on est arrivés ici. Malheureusement, on s'y attendait un petit peu même si on a tous fait notre travail pour essayer d'y croire. Elle n'a pas été au bout de son effort comme dans les autres courses ici. Mais c'est un problème qui dépasse ce qu'il se passe ici. Il faut qu'elle prenne le temps de la réflexion pour savoir ce qu'elle a envie de faire.
De son côté, avait-elle fait son travail ?
Oui, elle l'a fait. Je ne vous dis pas qu'elle a travaillé pour la défendre ou amuser la galerie. On ne fait pas depuis dix mois ce qu'on a fait pour faire semblant. Le problème est que cela ne suffit pas. Le moteur de ces grands champions est ce qu'il y a d'enfoui au plus profond d'eux-mêmes. Quand il y a une cassure ou une fêlure, cela ne s'emboîte pas. Vous pouvez vous en sortir dans n'importe quelle autre compétition, mais pas aux Jeux Olympiques.
Avez-vous vraiment cru que c'était possible ?
Bien sûr que j'y ai cru. Comme elle. Je suis persuadée qu'elle y croyait. Il n'y a qu'en arrivant ici, dos au mur, on a senti cette fêlure se révéler après le 400 m nage libre qui était l'épreuve sur laquelle elle s'imaginait qu'elle avait une pression importante. Finalement, elle a exprimé à ce moment-là cette cassure qu'elle a depuis longtemps. La grande championne qu'elle a été, le tempérament de battante et de compétitrice qu'elle avait, se sont un peu perdus. Sa motivation intime est différente. C'est la vie. Consciemment ou inconsciemment, tout ce qui s'est passé depuis un an et demi, c'est un ras-le-bol de sa vie de nageuse, de dix ans de natation, de ce qu'elle vivait à ce moment-là .
Est-ce rédhibitoire ?
Maintenant le temps de la réflexion est devant elle. Il faut qu'elle réfléchisse bien à ce qu'elle veut faire. Il ne faut pas qu'elle nage ni pour des sponsors, ni pour des médias, ni pour son entourage, ni pour être valorisée. Il faut qu'elle nage parce qu'elle en a envie et qu'elle aime ça. Le meilleur service que tout le monde peut lui rendre est de la laisser réfléchir longuement. J'ai tendance à croire que cela prendra du temps. A la fin de cette réflexion, il faudra savoir si elle aime ça et si elle a envie de le faire. Si elle n'en a pas envie, il ne faut pas le faire parce que personne ne l'y oblige. Il faudra respecter cette réflexion. Il faudra qu'il y ait quelque chose d'autre qui remplisse sa vie. Je vous rappelle encore une fois que c'était la plus grande championne de la natation française, qu'elle a réalisé des choses extraordinaires et qu'à ce titre-là , elle mérite tout notre respect et notre considération.
Avez-vous l'impression que ces quinze derniers mois, elle s'est senti obligée de nager et d'aller aux Jeux Olympiques ?
Le fond du problème est un peu là . Est-ce qu'elle était capable à 20 ans, après Melbourne l'an dernier où cette cassure était probablement déjà là , de dire : "J'arrête". Est-ce que c'était possible pour elle, en étant l'icône du sport français, de prendre une telle décision ? Qui en aurait été capable ? Personne. Ici, dos au mur, elle a vraiment révélé ce qu'elle sentait en elle. Cela faisait partie du parcours. Sur le plan sportif, c'est désagréable pour elle. Sur le plan personnel, cela fait partie de sa vie et de son parcours. Il n'y a pas de commentaire à faire.
Est-ce que ce qui s'est passé cette semaine était inéluctable ?
C'est un des reproches que je me fais de ne pas avoir senti complètement la profondeur de cette cassure pour essayer de trouver des solutions en amont. Mais cela aurait peut-être voulu dire, il y a deux ou trois mois, stop. On a tous espéré. On a fait notre job. On a tous eu plutôt tendance à voir le verre à moitié plein parce qu'on se nourrit d'espoirs et cela arrive tellement souvent ce genre d'histoire dans le sport.
Est-ce que vous avez senti qu'elle était soulagée quand elle a été éliminée sur 200 m dos ?
Pas soulagée parce que c'était un moment désagréable. Mais je sens qu'elle est contente que ce soit terminé. Pas seulement de terminer les Jeux Olympiques, elle est contente que tout soit terminé. Il faudra le respecter. Il faut maintenant la laisser réfléchir. Il ne faut pas qu'elle décide d'arrêter demain matin ou de reprendre demain matin. Deux mois, c'est largement insuffisant. Il faut qu'elle prenne le temps d'annoncer sa décision. Pas trop vite.»
Recueilli par Sophie DORGAN, à Pékin

