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LES DÉESSES D’ATHÈNES


PROLONGATIONS

AU CŒUR DE L’OLYMPISME (5) – LES DEUX FEMMES QUI FONT ATHÈNES

LES DÉESSES D’ATHÈNES

L’une est présidente du Comité d’organisation des JO, l’autre est maire de la cité. Les Jeux sont dans de jolies mains.

Gianna Angelopoulos Daskalaki s’était battue pour qu’Athènes soit choisie comme ville olympique en 2004. Et, depuis quatre ans, elle a beaucoup donné pour être prête dans les délais. Dora Bakoyannis, elle aussi, est une femme à poigne. Et fera tout pour que « sa » ville sorte gagnante de ce qui semblait il y a quelques mois encore un improbable défi. Portraits.

ATHÈNES

de notre envoyé spécial

LA MANIÈRE DONT Dora Bakoyannis, cinquante ans, renvoie dans un français parfait la question au visage en dit long sur son caractère :

« Croyez-vous que si j’étais un homme, vous oseriez me demander cela ?

– Certainement…

Je l’espère, mais j’en doute. »

Oui, dans son bureau, à peine moins grand que la Galerie des glaces du château de Versailles et dressé de tentures ostentatoires – « le plus grand d’Athènes », fait-elle remarquer –, madame le maire de la capitale grecque, première femme à occuper cette fonction depuis trois mille ans, en impose.

Par son physique, d’abord. Un mètre quatre-vingt-trois savamment disposé dans un strict tailleur veste-pantalon d’un couturier local, une carrure singulière et sa crinière noire, assortie à la couleur de ses yeux juste soulignés d’un trait de mascara, donnent l’image de ce que, chez nous, on appelle « une belle femme ». Les mots et le ton sur lequel elle les assène – « C’est dur de toujours prouver qu’une femme peut être capable de penser ; on m’a souvent dit : “Ah, si tu étais un garçon…” Eh bien non, je ne suis pas un garçon ! » –, sa dialectique donc peut aussi parfois impressionner ou déstabiliser le visiteur et réfléchit cette fois l’exemple de la « forte femme ».

Et si, en évoquant Gianna Angelopoulos Daskalaki, la présidente du Comité d’organisation des Jeux Olympiques d’Athènes (ATHOC), elle assure : « C’est une amie, nous apprécions de travailler ensemble », on perçoit vite toute son implacable et glaciale détermination quand elle ajoute : « Nous avons besoin de beaucoup de femmes en politique ; ce ne sera pas une mauvaise nouvelle si un jour elle [Gianna] se retrouve sur ma route. »

Constantin Mitsotakis, ancien Premier ministre et père de celle que, partout en Grèce, on nomme « Dora », note d’ailleurs, à propos de sa fille : « Elle, elle ne pardonne pas », c’est dire…

En ce qui concerne « Gianna » – c’est aussi sous ce prénom qu’elle est connue du nord au sud du pays hellène –, Gianna Angelopoulos Daskalaki, donc, c’est plus confus. Aussi menue dans son mesuré bureau aux larges baies vitrées que Dora Bakoyannis peut être plantureuse au milieu de ses immodérées boiseries, aussi charmeuse, cabotine, maquillée et délicieusement arrangée que sa rivale est retenue, distante, voire austère, les deux femmes, ne serait leur âge, leur brune chevelure et leurs yeux gracieux – « Vifs et mouillés, aigus et tendres, on ne parle pas assez des beaux yeux de l’Athénienne », écrivait Charles Maurras en 1896 (1) –, n’ont, en apparence, rien de commun.

Mais gare ! Pour les Grecs, la mondaine « Gianna - Barbie de luxe » est aussi la « dame de fer », ce qui, là encore, est tout à fait clair. Car que l’on époussette le superflu ou le paraître, c’est comme l’on voudra, l’essentiel est le même, ancré au plus profond des âmes de ces deux femmes d’exception, à tel point qu’à l’une on prédit, par exemple, un avenir de chef d’État et que de l’autre on dit qu’elle sera un jour Premier ministre.

Dora Bakoyannis :

« C’est dur

de toujours prouver

qu’une femme peut

être capable

de penser »

Leurs cursus ? Dans les grandes lignes, ils se ressemblent. L’enfance, d’abord. Gianna est née en Crète. Gamine, Dora y passa toutes ses longues vacances et note sur cette question : « On me considère souvent comme crétoise. C’est pour moi un compliment, car, sur cette île, les gens sont forts et ont de la personnalité. » Leurs humanités aussi furent semblables : la faculté de droit. Et puis il y a la politique. Toutes deux membres du Parti de la nouvelle démocratie (NP) – à droite –, qui a remporté les élections cet hiver, elles ont en commun d’avoir visé la mairie d’Athènes et d’avoir été députées.

Leurs discours ? Souvent proches aussi. Ainsi, quand elle voulut devenir maire en 1986, Mme Angelopoulos Daskalaki fit campagne sur le thème « Pour une cité plus verte et plus humaine ». Et, comme ses mentors lui avaient attribué peu de crédits, elle sillonna mètre par mètre les rues, prit chaque immeuble d’assaut, escalier par escalier, pour en arriver à ce constat : « J’ai adoré être près des gens, c’est la seule vérité en politique. »

Dora Bakoyannis, elle, ne dit pas autre chose, qui affirme aujourd’hui : « Je veux faire d’Athènes une ville plus verte, moins polluée » ; et si l’on veut dénicher sa principale qualité, elle livre instinctivement : « Être près des gens. » Jusqu’aux manies et défauts qui enchaînent leur destin commun de « premières dames » de Grèce. Gianna : « J’attends beaucoup des gens avec qui je travaille et je veux que les choses soient faites vite. » Dora, maintenant : « Je réclame énormément à mes collaborateurs et je manque totalement de patience. »

Et le parallèle ne s’arrête pas là. Car le pouvoir, qu’elles aiment par-dessus tout, même si elles en parlent en y mettant les formes – Gianna : « Il est nécessaire pour accomplir une mission » ; Dora : « Je suis ambitieuse et dynamique, j’aime faire avancer les choses » –, oui, ce pouvoir, elles le désirent pleinement, sans partage.

À ce sujet, le cas de la présidente de l’ATHOC est atypique.

Avril 1996. Costas Simitis, alors Premier ministre de gauche, contacte Gianna Angelopoulos Daskalaki. Il l’avait connue au temps où elle siégeait dans l’opposition au Parlement (1989-1990) et, dans ce pays machiste, l’homme avait apprécié le franc-parler de la dame, son omniprésence travailleuse sur les bancs de l’Assemblée, son habileté dans la procédure qui était chez elle une seconde nature.

« Voulez-vous faire partie du comité de candidature à l’organisation des Jeux Olympiques 2004 ? » lui demanda-t-il.

Gianna, qui habitait Londres et avait abandonné la politique pour câliner son second mari, Theodoros Angelopoulos (2) – armateur, géant de l’acier, première fortune grecque actuelle –, fut certes flattée par la proposition, mais pas totalement convaincue quant à sa formulation.

« J’en ai parlé à Theodoros, qui m’a fait comprendre que c’était un honneur et que je devais discuter plus précisément avec Simitis. »

Un rendez-vous fut donc pris, une rencontre qui allait vite montrer au ministre à qui il avait affaire.

« Je vous remercie, commence par lui annoncer Gianna, mais je ne veux pas être uniquement un membre parmi les autres…

Ce qui veut dire ? réplique Simitis.

Eh bien, avec moi, c’est tout ou rien…

Vous voulez devenir la présidente, croit alors comprendre le chef du gouvernement.

Alors là, oui, c’est différent », admet la quadragénaire.

Le plus étonnant dans cette histoire, c’est que, quatre ans plus tard, le cas s’est représenté, exactement le même.

Gianna, qui, un mois après l’obtention des Jeux, en 1997, avait quitté le navire, estimant sa mission accomplie, repartit à Londres pour s’occuper de ses trois enfants et, à l’occasion, donner un coup de main au business de son mari.

Or, en ce printemps 2000, Athènes n’est pas un chantier, mais, pis, c’est un véritable bazar qui s’y est installé. Jusqu’à ce que Juan Antonio Samaranch, président du Comité international olympique, distribue officiellement un carton rouge à l’équipe chargée de préparer les Jeux. Il en profite aussi pour suggérer à Costas Simitis de rappeler son « Hellène de fer », lequel, empoisonné par l’état des lieux, s’exécute et lui propose la place de numéro 2 dans la hiérarchie de l’ATHOC.

Nouvelle réponse très tranchée de l’intenable intéressée : « Ou je prends tout ou je reste chez moi… » Affaire conclue !

Depuis, le souk, lui, a été fermé. Pour justifier les méthodes musclées dont elle userait, cet être providentiel, que le magazine américain Forbes classe parmi les cinquante femmes les plus influentes en ce bas monde, avance d’ailleurs un argument qui est, lui, bel et bien en béton : « Les JO sont l’occasion pour un pays de se repositionner sur la carte mondiale. Puisque les Jeux reviennent à la maison, je veux qu’ils soient magiques pour que cette réussite ait des retombées pour la Grèce tout entière. »

Face à pareille frémissante nature, pas facile, bien sûr, pour Dora Bakoyannis de se situer. Mais, si elle n’a pas la notoriété internationale de « Madame JO », il reste qu’elle est, chez elle, la personnalité politique la plus populaire du pays et que son prénom – « don de Dieu », en langue grecque – est perçu comme un véritable symbole et lui vaut bien du respect. Et c’est même à se demander laquelle des deux divas, quant au positionnement, justement, des Jeux Olympiques, est chargée de donner le la. Car les grands principes qu’avance madame le maire sont, sur le fond, semblables à ceux de l’autre égérie athénienne.

Que dit en effet Mme Bakoyannis ? Ceci : « Ce qui se passera ici à Athènes en ce mois d’août sera un grand challenge pour l’humanité, car ce sera la première fois que les Jeux Olympiques d’été se dérouleront dans une démocratie depuis l’attentat du 11 septembre 2001 à New York. Et, pour cette raison, nous devons réussir et être parfaits dans tous les domaines pour envoyer un message au monde. »

Et, comme pour mieux faire passer son message auprès de l’interlocuteur venu d’ailleurs, elle martèle, assurée : « Nous sommes une petite nation qui a eu l’audace de vouloir organiser les Jeux. Quelles que soient les critiques proférées , nous n’avons pas cédé. »

Gianna Angelopoulos

Daskalaki :

« Eh bien, avec moi,

c’est tout ou rien… »

« Céder » est un mot qui, de toute façon, est ignoré de son vocabulaire. Ainsi, c’est parce que la dictature des colonels (1967-1974) voulait faire taire sa famille que cette dernière s’exila à Paris – « C’est là que ma conscience politique s’est forgée ». C’est encore parce que son premier mari, Pavlos Bakoyannis, fut assassiné par le groupuscule dit « du 17 novembre » (3), en 1989, qu’elle choisit de reprendre son combat et fut élue députée en 1990. C’est toujours parce que l’idée de baisser les bras et de passer pour une potiche lui est insupportable qu’une fois choisie par son père comme secrétaire d’État sans portefeuille elle n’eut de cesse de le harceler pour être nommée ministre de la Culture, et parvint à ses fins (1990-1993).

Bref, si elle se définit comme « passionnée, travailleuse, chanceuse », c’est avant tout une teigneuse qui ne laisse filer qu’une fois l’objectif atteint.

Notez bien qu’avec son allure plus sophistiquée Gianna Angelopoulos Daskalaki est elle aussi sortie du même arsenal. « Dans ce pays d’hommes, constate-elle, il a fallu que je montre très vite à ceux qui m’entourent que j’étais la patronne. Comme je l’ai remarqué depuis mon retour à la tête de l’ATHOC, en Grèce tout le monde aime parler et s’occuper des Jeux ; tant mieux ! Mais j’ai fait comprendre à chacun qu’il ne devait s’occuper que de ses prérogatives. Qu’il y ait eu un, dix ministres ou d’autres gens aux conférences de presse n’a pour moi rien changé. C’est sur le terrain, par des actes concrets, que l’on a dû répondre aux attentes. Et, sur le terrain, c’est moi et moi seule qui m’y suis trouvée depuis quatre années. »

Une pierre dans le jardin de la jolie maison qu’habite Dora Bakoyannis face au vieux stade Panathénaïque de 1896 ? Peut-être. Car Gianna Angelopoulos Daskalaki n’aime pas du tout que sa « consœur » se présente « quoi qu’il arrive comme le maire des Jeux Olympiques d’Athènes », même si, plus modeste (fausse ?), elle ajoute « n’avoir l’ambition d’être ni une déesse ni Périclès ». La patronne de l’ATHOC, elle, n’y va pas par quatre chemins ; elle se verrait assez bien comparer à Athéna, fille de Zeus et protectrice des intellectuels.

Il reste que, pour l’instant, elle n’est en définitive « que » « Gianna ». Évoquant leur cohabitation, « c’est une amie », avait dit d’elle Dora. En sens inverse, on ne sait pas. Avant de rencontrer la présidente du comité d’organisation, on m’avait mis en garde : « Ne lui parlez pas de l’“autre”, car aussitôt elle se fermera. »

« L’autre » m’aurait-elle alors répondu ce que Mme Bakoyannis m’a renvoyé au visage quand je lui ai demandé : « Qui, de vous ou de Gianna, est la plus populaire aujourd’hui en Grèce ? » M’aurait-elle ainsi envoyé balader, en aurait-elle fait à son tour grand cas ? Allez savoir, car les voix des déesses, elles aussi, peuvent parfois être impénétrables…

PATRICK LEMOINE

DEMAIN

Jacques Rogge, le portrait

(1) Anthinea, d’Athènes à Florence ; 4e lettre olympique.

(2) En juin dernier, une plainte aété déposée par le frère de Théodoros, le premier reprochant au second d’avoir dépensé une partie du patrimoine familial lors de la campagne de candidature d’Athènes pour l’obtention des JO.

(3) Groupuscule terroriste ultra- gauchiste, auteur de 23 assassinats en vingt-sept ans.