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La Grèce s’est saignée
En partant de peu et en cumulant les retards, Athènes a contraint tout le pays à un colossal effort financier. Pour s’offrir des Jeux bien au-dessus de ses moyens, la Grèce a pris le risque d’hypothéquer une partie de son avenir. Et de donner raison à ceux qui estiment que l’organisation d’une telle manifestation ne peut désormais revenir qu’aux grandes puissances économiques mondiales. ATHÈNES – de notre envoyé spécial
LE 18 AVRIL 2000, Juan Antonio Samaranch tira, depuis le musée Olympique de Lausanne, une salve qui retentit bien plus fort qu’une sonnette d’alarme. Le président alors en exercice du CIO mettait en cause, en termes très virulents, la capacité d’Athènes, désignée presque trois ans auparavant, d’accueillir les Jeux d’été 2004 et menaçait d’en retirer l’organisation à la capitale grecque. Ce fut le signal qu’attendait la tyrannique mais efficace Gianna Angelopoulos, figure de proue de la candidature athénienne, pour débarquer avec les pleins pouvoirs à la tête de l’organisation (ATHOC). Adoubée par les deux Costas – Simitis (gauche) et Caramanlis (droite) – de la politique nationale, la belle – et forte – Hellène allait immédiatement relancer les trente-sept chantiers ouverts mais en panne (seulement quinze purent être livrés à cent jours de la cérémonie d’ouverture) et booster la construction des infrastructures dont sa ville manquait si cruellement. Reste que le temps était compté et que la facture allait inévitablement enfler. En ajoutant ainsi les frais induits par l’urgence (travaux jour et nuit, obligation d’augmenter les effectifs, agitation sociale menaçante…) à ceux déjà occasionnés par des équipements de base notoirement insuffisants, la Grèce, plus petit pays (moins de 11 millions d’habitants) à accueillir les Jeux d’été depuis Helsinki et la Finlande en… 1952, se plonge dans un gouffre budgétaire dont on mesure mal, aujourd’hui, l’abysse. Un gouffre qui pourra laisser des séquelles financières pour un temps indéterminé. Rappelons que les contribuables québécois n’ont toujours pas soldé l’addition, également somptuaire, des JO de Montréal 1976…
Records pulvérisés
On pulvérisera donc ici, dans le berceau de l’Olympe, des records de coûts. Salt Lake 2002, même si ce ne furent « que » ceux d’hiver, cinq mois après les attentats du 11 septembre, étaient devenus, par l’effet d’un compréhensible et inouï effort de sécurité, les Jeux les plus chers de l’histoire, chiffrés au final à 1,8 milliard d’euros tout compris. Les prévisions athéniennes tablaient initialement sur 4,6 milliards. Elles sont vite montées à 6 puis à 6,5 milliards et chacun s’accorde aujourd’hui à estimer qu’on dépassera à coup sûr les 7 milliards d’euros. Ce qui a conduit le président du CIO, Jacques Rogge, à confier récemment, au sortir de ses sueurs froides, que « les prochains Jeux seront attribués à des sites ayant déjà un maximum d’infrastructures en place et un minimum de projets à achever ». Une résolution qui semble réserver à l’avenir une aussi colossale organisation aux pays du G 8 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni, Russie) et plus jamais à des nations aux retards économiques et logistiques trop criants. Avec un PIB par tête de 15 000 euros (contre 25 000 à la France), la Grèce est en effet trop bas placée sur l’échelle internationale pour se jeter sans conséquences dans l’aventure qui lui a été proposée. La note est salée, trop salée. Il y a, bien sûr, le désormais indispensable et dispendieux (1,2 milliard d’euros) dispositif sécuritaire (L’Équipe du 10 août), avec mobilisation de 70 000 membres des forces de l’ordre et recours aux moyens de l’OTAN, qui alourdit l’enveloppe. Il y a, évidemment, le 1,6 milliard d’euros pour les installations sportives, quasiment toutes créées pour la circonstance, aux dépassements inévitables et énormes, de l’ordre de 30 % : le prix du stade olympique a grimpé de 170 millions à 260 millions et les trois sites accueillant le canoë-kayak, l’aviron, le beach-volley et le taekwondo auront fini par valoir 700 millions de plus que prévu...
Les « Jeux de l’Europe »
Mais il faut ajouter à ces monstrueux surcoûts des réalisations spécifiques que n’auraient pas à supporter, par exemple, les candidates pour 2012 (Paris, Londres, New York, Madrid et Moscou), métropoles suffisamment pourvues en la matière : de nouvelles lignes et stations de métro (1,6 milliard d’euros), un boulevard périphérique (950 millions), un tramway (350 millions), une liaison ferroviaire entre l’aéroport et le centre-ville (640 millions), autant de projets menés à la hussarde qui ont entraîné, par exemple, 175 millions d’indemnités d’expropriation. Heureusement pour Athènes, la solidarité européenne a joué. L’UE, en effet, à l’initiative, entre autres, de Michel Barnier, l’actuel ministre des Affaires étrangères, auquel a succédé, à son poste de commissaire européen, Jacques Barrot, a pris à sa charge 50 % du montant des travaux d’amélioration des transports. Au point que le secrétaire d’État grec à l’Économie, Christos Folias, reconnaissant, a bien volontiers admis que « ces Jeux portent la marque de l’Europe » : « Nous n’aurions pas pu nous fixer des objectifs aussi ambitieux sans un soutien financier aussi généreux. » Un propos auquel souscrit « l’œil » du CIO sur l’avancement des travaux, le Suisse Denis Oswald : « Si l’Union européenne n’était pas intervenue, nous aurions été en grande difficulté… L’Europe doit en sortir grandie. » Cette entreprise trop grande pour elle a entraîné la Grèce sur les pentes glissantes de l’inflation (« une destination pour les riches », selon le quotidien de gauche Kathimerini) et d’une dérive budgétaire – largement au-dessus des 3 % de déficit imposés par le pacte de stabilité – gourmandée par Bruxelles. Tout en lui octroyant, d’après le cabinet international PricewaterhouseCoopers, le meilleur taux de croissance de la zone euro (+ 4,25 %) sur les douze mois écoulés. Les mêmes experts lui promettant, pour la suite, les affres d’un repli annoncé. Malgré sa volonté affichée et confirmée de limiter l’hypertrophie des Jeux, le CIO est évidemment victime de leur succès médiatique planétaire croissant. Les 3,7 milliards de téléspectateurs comptabilisés pour Sydney 2000 justifient l’explosion des droits télé (voir infographie), première source des revenus olympiques. Le pool de dix sponsors de premier rang, ceux du « Top programme » initié par Samaranch en 1984, ajoute 650 millions d’euros dans la corbeille. De quoi alimenter ce brassage de fonds qui caractérise aujourd’hui la capitalistique entreprise olympique. Gianna et les siens ont voulu et su attirer au pied de l’Acropole ce monde affairiste. « Nous avons couru un marathon au rythme du sprint, dit la patronne de l’ATHOC. C’était l’effort à fournir pour sortir de la seconde zone, pour devenir des citoyens du groupe A. » A comme Athènes. A comme ambition. A comme ardoise.
PATRICK LAFAYETTE avec ALAIN LUNZENFICHTER
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