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Une histoire simple
Homme discret, Zinédine Zidane s’est forgé un destin de héros et un rôle de meneur de jeu avec l’équipe de France.
CE JOUR-LÀ, le 17 août 1994, un gamin de vingt-deux ans a fait renaître un certain espoir parmi tout un peuple déprimé. Ce jour-là, face à la République tchèque (2-2) à Bordeaux, Aimé Jacquet, sélectionneur d’une équipe de France encore traumatisée par sa non-participation à la World Cup américaine, a compris que les Bleus allaient « pouvoir compter sur un joueur d’exception ! » Sur un être hors du commun, un artiste, un ensorceleur de l’impossible, un fabricant de rêves qui allait, dix ans durant, distribuer des tonnes d’émotion. Zinédine Zidane et l’équipe de France, c’est une histoire qui s’écrit en lettres majuscules et dorées. Une histoire passionnée et passionnelle, enrobée d’exploits, de titres et de gloire. Une histoire pourtant simple. Celle d’un gamin de Marseille qui va se construire en club et en Bleu un palmarès épais comme un dictionnaire. Zizou, c’est 93 sélections avec le coq sur la poitrine et 26 buts, dont 21 ont été décisifs. À chaque fois qu’il a marqué, l’équipe de France n’a pas perdu. C’est surtout un joueur qui est entré dans l’histoire de France en inscrivant de la tête, lors de la finale de la Coupe du monde 1998, deux buts qui le propulseront sur le toit du monde, sur un écran géant installé sur l’Arc de triomphe, et dans la mémoire collective. Ce Zizou-là, la France, l’Europe, le monde vont l’aimer, l’aduler, lui qui a toujours refusé de se présenter comme un modèle d’intégration, un exemple, un guide pour la jeunesse de toutes les banlieues abandonnées. Champion du monde, champion d’Europe, l’enfant de l’immigration a toujours semblé gêné par sa notoriété. « Pour moi, les mots restent une épreuve. Quand on aime parler, on le fait spontanément et, moi, ce n’est pas quelque chose que je fais naturellement. Si on me donne le choix entre m’exprimer une fois par semaine ou une fois par mois, aucun doute, je choisirai une fois tous les deux mois… » Zidane s’exprime avec son talent naturel, le langage de ses pieds, de sa passion et de son amour pour ce ballon qui a toujours tourné très rond et fabriqué ses ambitions. Mais le fils du magasinier a décidé d’arrêter. De se retirer de la vie publique en bleu-blanc-rouge. Pourtant, il y a quatre ans, quand son alter ego Didier Deschamps décidait de mettre un terme à sa carrière internationale après un titre de champion d’Europe, le meilleur joueur du monde expliquait, avec sa simplicité naturelle : « Plus on va avancer dans le temps, plus je vais devoir me comporter en leader. Ce challenge peut m’enrichir pour la suite de ma carrière. Mais tout se fera doucement, naturellement. Déjà, je commence à avoir le réflexe d’aller voir les jeunes… Moi aussi, un jour, j’aimerais dépasser les cent sélections. Ce serait bien. Un, zéro, zéro, c’est un beau chiffre, non ? Il a combien de sélections Didier (Deschamps) ? 103 ? Il faut bien que j’essaie de le battre ! »
« Ma vie a complètement changé depuis la Coupe du monde 1998 »
Ce Zidane-là, un agneau lâché dans l’arène madrilène, a décidé de quitter le devant de la scène, d’ouvrir ses bras en guise de remerciements et de renoncer à ce bonheur suprême de la représentation nationale. Zizou a tout donné, son âme est fatiguée, lassée, embuée, détériorée par tous ces sacrifices consentis. Ses années en bleu, Zizou les a goûtées avec délectation. Sans se poser de questions sur sa fonction. « Mon rôle en équipe de France a toujours été le même. En fait, je rectifie, il est le même depuis la Coupe du monde 1998, parce que c’est là que ma vie a complètement changé. En équipe de France, je joue vraiment un rôle de numéro 10. Je suis réellement un meneur de jeu. Ce n’est pas vraiment ma fonction avec le Real Madrid. Ce n’était pas tout à fait mon rôle avec la Juventus. » En bleu, Zinédine Zidane a pu laisser libre cours à son inspiration. À ce talent, parfois contenu, et qui aspirait simplement à gambader sur les terrains. Pourtant, à l’inverse d’un Michel Platini, numéro 10 dans l’âme, plusieurs fois meilleur buteur du Calcio avec la Juventus, l’ancien Bordelais n’a que très rarement fait exploser les compteurs. « On me dit et je me le dis moi-même, que je ne marque pas assez. J’ai au moins la satisfaction d’avoir inscrit des buts importants dans ma carrière. Curieusement, quatre ou cinq l’ont été du pied gauche. Celui à Séville avec Bordeaux, ce lob de volée d’une quarantaine de mètres. Le but contre La Corogne après une série de dribbles. Mon premier but en équipe de France, à Bordeaux, contre la République tchèque. Tous des buts déterminants, tous inscrits du pied gauche, allez comprendre ! Je suis peut-être un gaucher contrarié. Mais alors, très très peu contrarié. Des buts décisifs, j’en ai aussi marqué de la tête, les deux de la finale de la Coupe du monde, bien sûr. Mais également quand j’ai égalisé contre la République tchèque pour fêter mon premier maillot bleu. Ça signifie peut-être simplement que, quelquefois, je me dis que ce serait bien de faire quelque chose. » Alors Zizou a osé, a fait et refait l’histoire de cette France qui, tout au long de la dernière décennie, a vibré en bleu.
« Je n’ai pas envie de mal vieillir car, ne vous y trompez pas, on vieillit mal sur un terrain »
Sa formidable réussite en équipe de France, le Madrilène la revendique bien évidemment, mais ne se l’explique pas vraiment. « À qui je dois ma réussite ? Mais à plein de monde ! Je ne peux pas tous les citer. Pour aller à l’essentiel, sans passer par tous les éducateurs de ma jeunesse, je pense à Aimé Jacquet, qui m’a fait débuter et qui, ensuite, a joué la carte Zidane en me faisant confiance lors de l’Euro 96. Après, ma période italienne, à la Juventus (1996-2001), a été capitale. J’ai été bien à Cannes, à Bordeaux, mais le challenge le plus important était d’aller en Italie, de partir à l’étranger sur les traces de Michel Platini. C’est la Juve qui m’a donné cette ampleur et, sans ce club, tout aurait été différent. » Zizou s’en est allé et, désormais, la vie en bleu sera un peu plus pâle. Il y a quelques semaines, avant cet Euro portugais raté, le meneur de jeu français s’expliquait dans France Football sur la suite qu’il comptait donner à sa carrière. « Franchement, je ne sais vraiment pas quand je vais arrêter ma carrière. J’ai retrouvé chez les Bleus de l’après 2002 l’allant qui existait auparavant : dans ces conditions, on n’a pas envie d’arrêter, on n’y pense pas, on est porté par le plaisir de jouer, de transmettre un témoin, d’aider les jeunes qui arrivent. À côté de ça, si l’Euro 2004 ne se passe pas comme on le souhaite, quelle attitude adopter ? Ce sont souvent les événements qui commandent. Et puis moi, je n’ai pas envie de mal vieillir car, ne vous y trompez pas, on vieillit mal sur un terrain… » Pour la première fois de sa vie, Zinédine Zidane, le fils de « mon papa », l’homme bien élevé, a décidé de dire non. Non à cette existence qui devenait de plus en plus pesante. En prenant cette décision, Zizou est redevenu Yazid, son surnom dans les quartiers de son enfance de la Castellane à Marseille. Zizou va bien vieillir…
JEAN-PHILIPPE COINTOT
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