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L'Equipe du Jeudi 12 Aout 2004 Retourner au sommaire Télécharger l'édition complète en pdf Télécharger Acrobat Reader
 

 
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Grand loto sur la lune


GOLF

86e USPGA CHAMPIONSHIP

Grand loto sur la lune

Des prétendants aux anonymes, chacun aura sa chance sur les plus longs links du monde.

KOHLER – (USA)

de notre envoyé spécial

DE TOUTES LES LEVÉES du Grand Chelem, l’USPGA Championship, le tournoi de l’association des pros (de clubs) américain, est traditionnellement, le plus chaud, le plus redneck – en français le plus « péquenot » –, le plus paumé, et aussi le plus ouvert aux victoires inédites. De toutes les éditions de l’USPGA Championnship, celle qui débute aujourd’hui sur le parcours de Whistling Straits menace d’être la plus redneck, la plus paumée et la plus proche dans l’esprit du grand tirage de la loterie nationale. Au plus profond du Wisconsin, « l’État des fromages », à une heure et demi de route de Milwaukee, les modestes professeurs de l’USPGA ont trouvé ce qui se fait de plus proche du trou du cul du monde pour inviter les prestigieux professionnels du circuit à croiser le fer dans les faubourgs de Kohler, qu’on pourrait traduire en français par « Jacob-Delafon ».

Nés de la volonté farouche d’Herb Kohler, petit-fils de l’homme qui fit fortune dans les baignoires en zinc de western, les soixante-douze trous du complexe lunaire jailli de terre sous les coups de bulldozer entêtés de l’architecte Pete Dye, forment en effet au milieu de nulle part, un inextricable champs de mines de bunkers et de dunes artificielles dont Whistling Straits est le géant. Six mille sept cent mètres, plus long parcours d’un Majeur, un entrelacs de creux et de bosses nauséeux griffés de plus de mille bunkers.

Et en plus, cet été sur le Wisconsin, il fait un froid de gueux ! Mais Kohler et Dye en voulant reproduire le naturel des links (bords de mer à l’anglaise) de l’Ayrshire ou du Kerry ont accouché d’un monstre aux traits trop appuyés. Trop de bunkers trop mal foutus, trop de pentes, trop de par quatre sans fin (quatre d’entre eux frisent les 450 mètres) trop de dénivelés autour de greens trop bosselés pour pouvoir jouer le subtil jeu de bump and run qui a toujours fait le charme du savoir-faire écossais, tout est trop, ici, et jusqu’au club-house, exacte réplique d’un manoir irlandais du Connemara, trop parfaitement léché.

Dompter

l’impondérable

Et c’est au point que depuis 1998, date de l’ouverture du parcours, pas un pro américain, pas même Skip Kendall, l’enfant du pays, qui mena au deuxième soir du dernier British Open, n’a jamais pris la peine de venir se mêler à la foule des grands masochistes amateurs tout disposés à débourser 250 dollars pour venir affronter le monstre. Et que quelques-unes des plus prestigieuses pointures du tableau (Goosen, Watson, Bjorn, Price ou Couples) ont trouvé une bonne excuse pour s’esquiver au dernier moment. « Et si le vent se lève, a plaisanté Darren Clarke qui connaît pourtant la démesure des links d’Irlande du Nord, ce ne sont pas des balles que nous allons perdre dans le lac, mais des joueurs ! » Il faudra bien pourtant qu’à la fin, l’un des survivants l’emporte. N’importe lequel qui, forcément, ne sera pas n’importe qui.

De Rich Beem, l’ancien marchand d’autoradios, vainqueur en 2002 à Hubert Green, l’improbable champion 1985, l’histoire de ce tournoi a montré qu’il n’avait pas besoin de sacrer l’un des vingt-cinq pros de club qualifiés chaque année pour honorer l’inconnu. Si la chance devait cependant courir au secours du mérite, Ernie Els, trois fois battu cette saison au dernier tour des Majeurs sans avoir jamais baissé les bras, pourrait avoir la joie de dompter l’impondérable.

Pour ses neufs derniers trous sans tache d’Augusta seulement surclassé par un Phil Mickelson en transes, pour ce putt trop fébrile au soixante- douzième trou du British Open après avoir survécu à un aller calamiteux, pour démontrer au président de la Fédération américaine qu’il n’est pas du genre à laisser tomber au dernier tour d’un Grand Chelem, le « Big Easy » n’aurait pas volé ce joli lot de consolation. Mais ils sont si nombreux, à commencer par Phil Mickelson présent lui aussi à l’emballage final des deux dernières levées du Grand Chelem disputé sur des links, Tiger Woods qui lutte pied à pied pour éliminer les scories qui l’empêchent de reprendre sa chasse au Chelem, Vijay Singh pour son inlassable labeur ou Sergio Garcia pour ses récents efforts en vue de domestiquer son swing adolescent.

Mais s’il faut qu’enfin un européen s’impose pour la première fois depuis qu’on a changé la formule de jeu de l’USPGA Championship en 1958, pourquoi pas l’un des trois Français Thomas Levet, Jean-François Remésy ou Raphaël Jacquelin qui pour la première fois s’alignent au départ de ce sommet du golf à l’Américaine qui n’a rien sacrifié des rudes caractéristiques de son ordinaire jeu de cibles, en s’offrant au bord du lac Michigan des faux airs de links.

PIERRE MICHEL BONNOT