AUX HEURES D'AFFLUENCE
Par Sophie DORGAN

Des records d'affluence
Si les records d'affluence ont toujours flirté avec le Tournoi des V ou VI Nations, les matches de clubs ont souvent suscité l'intérêt et les passions, mais ont rarement drainé une foule immense à l'exception de quelques derbies. Quant à la Coupe d'Europe, elle a déclenché à ses débuts et pendant quelques années un enthousiasme proche du hoquet nerveux. En ce temps-là , elle brillait aussi vivement qu'une loupiote. Mais la veilleuse a attendu son heure et aujourd'hui les quarts de finale battent tous les records d'affluence avec 160.000 spectateurs attendus. Pour assouvir les demandes, les trois clubs français ont même choisi l'exil. Le Stade Toulousain quitte ainsi son antre d'Ernest-Wallon (environ 20.000 places) pour le Stadium dédié habituellement au football (37.000 places), le Stade Français traverse la rue pour transformer les 12.000 places de Jean-Bouin en 45.000 au Parc des Princes et Biarritz passe la frontière et récolte 20.000 aficionados supplémentaires en se rendant à Anoeta (32.000 places) à Saint-Sébastien en Espagne. Paris réalise même une première en devenant le premier club à accueillir 45.000 personnes avec seulement 1500 Anglais. Il est bien loin le temps où les pom-pom girls étaient plus nombreuses que les spectateurs à Jean-Bouin. «Certains se souviennent que nous avons commencé à jouer devant six spectateurs payants et aujourd'hui, se retrouver devant 45.000 spectateurs au Parc des Princes est une belle victoire. Sur ce match-là qui est historique pour nous, on fait un clin d'oeil au passé en faisant venir 24 pom-pom girls», explique Max Guazzini, président du Stade Français avant la rencontre contre Newcastle.
En Championnat, les chiffres illustrent aussi une inflation galopante. Le Top 16 est devenu le deuxième Championnat professionnel en France derrière la Ligue 1 de football en termes d'affluences avec une augmentation de 3% pour l'élite et de 5% pour la Pro D2 après 20 journées cette saison (voir à gauche l'analyse des affluences). Les pics sont atteints par les deux colosses, Toulouse et Perpignan, qui dépassent les 10.000 spectateurs de moyenne par match à domicile. Si ce chiffre peut tempérer les enthousiasmes au regard des affluences du foot, il prend toute son ampleur par corrélation avec la capacité des stades. Les taux de remplissage affleurent les 79% pour l'USAP, les 77% pour Montpellier, les 75% pour Clermont, les 74% pour le Stade Français et les 67% pour le Stade Toulousain. Quant à la deuxième division, Toulon, actuellement en tête de la Pro D2, frise les sommets (voir entretien avec Aubin Hueber) avec une moyenne de plus de 7000 spectateurs par match et un pic lors de la venue de Montauban avec 13.225 personnes, soit un record d'affluence depuis la création de la Ligue nationale de rugby.
De plus en plus jeune...
L'imagerie populaire en noir et blanc, relayée par un tonitruant «Allez les petits», s'est donc bel et bien transformée en images 16/9e sur écran plasma siglé par une célèbre virgule sur les maillots. Avec le professionnalisme, la forme a changé au gré d'une communication plus pointue, de joueurs plus affûtés et d'une médiatisation plus dense, mais le fond de l'ovalie a su rester carré sur ses fameuses valeurs. Le rugby ne peut pas vendre son âme car c'est son outil de séduction numéro un. Campé sur ses fondamentaux humains, lifté par un marketing efficace et poussé par des résultats convaincants, le rugby a donc élargi son public. Pour réussir ce pari, certains clubs comme le Stade Français n'ont pas hésité à laisser des places gratuites dans les cafés ou lancer des opérations à destination des femmes en les invitant au stade. En développant le beach rugby (voir par ailleurs), la Fédération souhaite décoller quelques clichés de sport de brutes qui collent encore sous les semelles de certains citadins. «Notre orientation n'est pas de rendre le rugby plus populaire mais de le rendre plus abordable», résume Christian Dullin, secrétaire général adjoint de la FFR.
Considéré longtemps comme un «sport de vieux», le rugby s'est rajeuni les tempes. «Aujourd'hui, on commence à voir des jeunes dans les tribunes. Il faut trouver les moyens de les conserver et d'authentifier ce phénomène. Mais attention, cela comporte aussi des dangers. Il ne faut pas tomber non plus dans le supporter bête et stupide qu'on retrouve parfois au foot. On a la chance d'être un des derniers sports à être passé pro, nous devons tirer profit des faits et méfaits constatés dans d'autres sports», prévient Pierre Villepreux. Le responsable du développement du rugby à l'IRB estime que son sport est à l'abri pour le moment des dérives du ballon rond : «Nous ne sommes pas sur les mêmes logiques. C'est un avis personnel, mais le rugby est une espèce d'arène où l'affrontement et le combat sont dans la logique du jeu. Les gens sont satisfaits quand il y a de l'engagement physique même si le match est mauvais. Ils sortent du stade et n'ont pas du tout envie d'aller se battre dans la rue car le combat a eu lieu sur le terrain. Il existe un respect vis-à -vis des joueurs et des arbitres. Les terrains ne sont pas grillagés, on peut laisser les spectateurs envahir la pelouse et il ne se passera rien».
... et féminin
La convivialité, la solidarité et le respect forment les trois pierres angulaires du rugby. Ces valeurs permettent à l'ovalie d'étendre son champ d'action et la Ligue ne se cache pas de viser les jeunes et les femmes dans sa stratégie de communication. Le rugby féminin commence à prendre son envol avec une augmentation de +15% du nombre de ses licenciées (environ 5000) et des résultats probants comme en témoigne le double Grand Chelem de l'équipe de France lors du Tournoi. Côté tribunes, Christian Dullin, en charge des actions fédérales pour la Coupe du monde 2007, explique qu'il a «bien retenu ce qui s'était passé en 98 avec le foot. La Coupe du monde est devenue un grand succès populaire, le jour où les femmes se sont investies. On a donc l'intention de faire en 2006-2007 des années de fête et de convivialité du rugby en faisant très attention à impliquer les femmes». Des actions culturelles avec des expositions itinérantes présentant les arts des nations conviées à la Coupe du monde sont également à l'ordre du jour.
Ce souci d'accessibilité et de lisibilité s'accompagne du développement du rugby à sept. Le rugby à 7 va-t-il alors supplanter le 15 ? «Est-ce que mondialement, les nations émergentes vont se lancer dans le 7 ? Le 7 est un peu plus spectaculaire, il est plus lisible, plus facile à comprendre. Si le 7 va aux JO, ce sera forcément au détriment du rugby à 15», annonce Pierre Villepreux. Mais la résistance s'organisera, certaines régions, férues de rugby depuis des lustres, se transformeront en village gaulois. Le rugby semble avoir déjà sa potion magique en termes de séduction et ses défenseurs anciens. Et nouveaux.














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